Éditorial : 5 ou 10 ans d’expérience exigés pour un premier emploi : à quand la première chance ?

Le paradoxe est devenu une norme silencieuse. Personne ne voudrait le moins compétent, le monde devient de plus en plus exigeant et l’amateurisme devrait radicalement disparaître. Dans de nombreuses offres d’emploi, on lit encore et toujours cette exigence : « Minimum 5 à 10 ans d’expérience » et jusqu’à ce que la personne aie tord. C’est un critère qui semble anodin, mais qui, en réalité, ferme brutalement la porte à toute une génération de jeunes fraîchement diplômés. Car une question persiste : comment un jeune peut-il totaliser 10 années d’expérience professionnelle, s’il ne bénéficie jamais de sa toute première opportunité ?

Dans un contexte où le taux de chômage des jeunes atteint des niveaux alarmants en Afrique de l’Ouest, et plus particulièrement au Togo, cette exigence traduit un problème profond d’accès à l’emploi. L’école forme, mais le monde du travail ne tend pas la main. Les jeunes tournent en rond, emprisonnés dans un cercle vicieux : pas d’emploi sans expérience, pas d’expérience sans emploi.

Mais l’équation est plus complexe qu’il n’y paraît. Il faut aussi avoir le courage de pointer du doigt les responsabilités partagées. Si les recruteurs affichent parfois des critères élitistes, certains jeunes manquent aussi de compétences outre les diplômes ; ils manquent de maturité, de rigueur, de professionnalisme, ou de persévérance. La non maîtrise du poste convoité, le manque d’information et de culture, leur optimisme sans fondement, l’illusion d’un succès immédiat sans effort (…) autant de comportements qui peuvent renforcer la méfiance des employeurs.

Alors, comment rompre ce cycle ?

Les solutions sont plurielles, d’une part, les entreprises doivent repenser leur responsabilité sociale. Recruter un jeune, c’est investir, pas risquer. Offrir un stage rémunéré, un contrat d’apprentissage ou même un premier poste, c’est parier sur le potentiel, pas uniquement sur le passé. D’autre part, les jeunes eux-mêmes doivent se hisser à la hauteur des enjeux. Cela implique d’acquérir des compétences pratiques, de s’autoformer, d’accepter des débuts modestes, et surtout, d’avoir une attitude professionnelle constante. Parce que loin des papiers blancs ornés d’encre officielle, l’apprentissage commence du berceau à la tombe. Le diplôme certifie, l’expérience confirme.

Enfin, les politiques publiques doivent jouer un rôle d’intermédiaire actif. En favorisant des incitations fiscales pour les entreprises qui embauchent des jeunes, en soutenant les incubateurs, et en facilitant les stages de qualité, l’État peut impulser un changement durable. Offrir une première chance, ce n’est pas faire une faveur : c’est miser sur l’avenir. Et cet avenir ne se construira qu’en donnant à la jeunesse les moyens d’exister professionnellement. Car sans eux, aucune économie ne tiendra debout. À quand donc la première vraie chance ?

Notions d’expérience mal comprise par les chercheurs d’emploi

L’expérience professionnelle recommandée par les employeurs n’est pas forcément un contrat à durée indéterminée CDI ou déterminée CDD dans une certaine grande entreprise. Elle sort du protocolaire. Voici ce qu’on peut compter comme expérience professionnelle :

_ Stages professionnels (longue durée ou intensifs)

_ Bénévolat dans un cadre structuré (ONG, associations, événements)

_ Freelance ou auto-entrepreneuriat (même informel, si les compétences sont réelles)

_ Formations certifiantes avec pratique (boot camps, ateliers, projets pratiques)

_ Projets personnels concrets (ex. : création d’une app, organisation d’un événement)

_ Expériences académiques appliquées (projets de fin d’études, recherches appliquées)

_ Consulting ou missions ponctuelles (Même à titre individuel)

_ Expériences à l’international (corps de volontaires, programmes ONU, etc.)

Des exemples à suivre.

Le programme United Nations Development Programme (UNDP) précisément par son initiative « Graduate Programme » offre aux jeunes diplômées un contrat de 2 ans avec une possibilité de déploiement dans un bureau pays, régional ou au siège avec des conditions très simples : licence ou master + 1 an (ou parfois même peu d’expérience, même avec aucune expérience professionnelle donc juste avec notre diplôme) dans un pays programme UNDP. Le programme United Nations Secretariat « Young Professionals Programme (YPP) » cible les jeunes professionnels avec un premier diplôme universitaire, souvent sans expérience professionnelle requise : un programme dont la candidature est d’ailleurs toujours en cours mais à laquelle nombreux jeunes hésitent à postuler. Une analyse recense « 17 organisations internationales offrant des opportunités d’entrée de carrière (entry‑level) pour jeunes diplômé·e·s », dont plusieurs acceptent peu ou pas d’expérience professionnelle corroborent également cette réflexion.

En somme, l’équation de l’emploi des jeunes ou du développement des entreprises ne se résoudra ni par des exigences irréalistes, ni par de simples incantations, non plus par l’amateurisme. Elle appelle à une prise de conscience collective. Aux recruteurs, de réévaluer leurs critères à la lumière du potentiel plutôt que du passé. Aux jeunes, d’oser se former autrement, d’innover, de persévérer malgré les barrières. Aux autorités, d’investir sérieusement dans des politiques inclusives, durables et adaptées aux réalités du terrain. Car l’urgence est là, dans chaque talent étouffé, chaque ambition freinée, chaque rêve mis entre parenthèses faute de « 10 ans d’expérience ».

Alors, qui donnera enfin la première vraie chance à cette génération prête à prouver sa valeur ?

Jérémie HENEKOU

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