Quand la solidarité devient une obligation : jusqu’où doit-on aider les autres ?

Il y a des « je vais t’aider » que nous prononçons avec le cœur, et des « je ne peux pas » que nous ayons parfois peur de prononcer. Dans nos sociétés, aider les autres est une valeur profondément ancrée. On aide un frère, une sœur, un parent, un ami, un voisin. On partage ce que l’on a, parfois même ce que l’on n’a pas. La réussite de l’un est souvent considérée comme une chance pour les autres.

Mais une question mérite d’être posée : à quel moment la solidarité cesse-t-elle d’être un geste libre pour devenir une obligation ?

Dans nos familles, nos communautés et nos cercles d’amitié, combien de personnes portent sur leurs épaules les besoins de plusieurs autres ? Celui qui trouve un emploi devient celui qui doit aider. Celui qui part à l’étranger devient celui qui doit envoyer de l’argent. Celui qui entreprend et réussit devient celui à qui l’on demande de financer les projets, les soins, les études ou les urgences des autres. Et parfois, personne ne demande réellement s’il en a les moyens. On considère simplement qu’il peut.

Nous avons parfois une étrange manière de mesurer la générosité : celui qui donne est bon, celui qui refuse est égoïste. Pourtant, dire non ne signifie pas nécessairement manquer de cœur. Il peut simplement s’agir de reconnaître ses propres limites. Car celui qui aide les autres a lui aussi des projets, des responsabilités, des difficultés et un avenir à construire. À force de vouloir être le secours de tout le monde, certains finissent par ne plus avoir les moyens de se relever eux-mêmes.

La solidarité est indispensable. Elle nous protège de l’individualisme et rappelle que nous ne vivons pas seuls. Mais aider quelqu’un ne devrait pas signifier le condamner à dépendre éternellement de vous. Parfois, le véritable geste de solidarité n’est pas de donner encore, mais d’aider l’autre à devenir capable de se prendre en charge. Soutenir, orienter, transmettre une compétence, ouvrir une porte, donner une opportunité peuvent avoir plus de valeur qu’une aide ponctuelle qui se répète sans jamais résoudre le problème.

Il faut donc réapprendre à faire la différence entre la solidarité et la culpabilité.

Nous devons pouvoir aider lorsque nous le pouvons, sans avoir à nous justifier lorsque nous ne le pouvons pas. Nous devons pouvoir penser à notre avenir sans avoir honte de ne pas répondre à toutes les sollicitations. Car une société solidaire ne peut pas reposer éternellement sur les épaules de quelques-uns.

Aider les autres est une belle responsabilité. Mais personne ne devrait être condamné à porter tout le monde pour prouver qu’il a du cœur. La vraie solidarité ne devrait pas épuiser celui qui donne, ni maintenir celui qui reçoit dans la dépendance. Elle devrait permettre aux uns de tendre la main et aux autres, progressivement, de pouvoir eux aussi la tendre.

Car aider quelqu’un parce qu’on le peut est un acte de générosité. Mais aider parce qu’on a peur d’être jugé n’est plus tout à fait de la solidarité. Apprenons donc à donner sans nous détruire, à recevoir sans nous installer dans la dépendance et surtout à comprendre qu’aimer les autres ne signifie pas nécessairement s’oublier soi-même.

Jérémie HENEKOU

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